Introduction

L’allongement de la durée de la vie : un espace à conquérir.

La retraite, aspiration ou inquiétude ? Ce mot ambivalent a tour à tour, annoncé la défaite, puis la vieillesse, puis une parenthèse heureuse de revenus garantis.

Aujourd’hui, il résonne comme une crainte : celle du changement de condition.

L’espérance de vie qui s’accroît, en bonne santé et en autonomie d’action, est un signe d’espoir. Dans le même temps, elle oblige à réfléchir à une nouvelle organisation collective et individuelle, publique et privée.

Ne pas opposer les générations ou des classes d’âge est un préalable pour accompagner, dans la douceur, ce changement profond.

Des lieux de dialogue sont à créer, sans enjeu si ce n’est celui du vocabulaire partagé, de l’expression des raisonnements et aspirations différents, comme pourrait l’être un conseil consultatif des jeunes et des aînés auprès des collectivités.

L’espérance de vie est un espace à conquérir.

D’ailleurs, si la préoccupation collective de l’évolution climatique est admise, il existe, de la même façon, un intérêt majeur à se préoccuper de l’évolution démographique. Il s’agit de l’organisation de la vie de la population liée à la modification structurelle de la démographie, profonde et durable, au moins pour les 50 ans à venir1.

Le constat « d’ambiance » vaut tant pour les 65 millions de français que pour les 500 millions d’Européens.

La moyenne d’âge des 27 Etats membres de l’Union Européenne était de 31 ans en 1950, de 40,4 ans en 2008 et sera de 47,9 ans en 20602.

Les projections mondiales, nombreuses et documentées, confirment ces analyses : une population qui vieillit partout, plus ou moins vite, un repli généralisé vers les villes.

Que cette révolution de l’âge soit silencieuse tient au fait que la population française a vieilli en douceur.

Le doublement de la proportion des plus de 65 ans a mis plus de 110 ans en France, alors qu’il n’a pris que 42 ans en Allemagne et 24 au Japon3.

Jusqu’à une période récente, l’analyse des cycles de vie se faisait autour du travail :

  • avant : l’apprentissage ou l’éducation,
  • pendant : l’activité,
  • et après : la retraite, lorsqu’elle a existé, ou simplement la vieillesse, synonyme de fin de vie.

Dans l’immédiat après-guerre, l’âge de la retraite et celui de l’espérance de vie coïncidaient. La retraite était, de fait, un privilège garanti à quelques uns.

Au-delà des raisons de l’augmentation de la durée de la vie, l’âge légal de la retraite et surtout le recours massif à la préretraite ont créé une « étape retraite » longue après l’activité et avant la vieillesse.

Dans le même temps, le recul de l’âge dans l’entrée dans la vie active du fait de l’allongement de la durée des études a contracté la période d’activité effective. La perception de l’âge est, elle-même, élastique dans le monde du travail. On est vieux à 22 ans pour un top modèle, senior à 50 ans dans l’entreprise,…

Avec un trimestre d’espérance de vie supplémentaire par an depuis 20 ans, dans moins de 20 ans, 20 millions de Français auront plus de 60 ans et 15 millions moins de 20 ans.

Il serait temps de décaler l’estimation des statistiques sociales de la vieillesse au-delà de l’âge de 60 ans, voire de 65 ans.

Selon les sociologues, cette période longue d’inactivité, assimilée tout aussi bien à un statut privilégié qu’à un coût public, amplifie l’image dévalorisante de la vieillesse, notamment lorsqu’elle est cataloguée trop tôt.

D’ailleurs, il devient progressivement plus consensuel d’évoquer le champ du vieillissement hors du contexte du handicap et de la maladie pour l’appréhender comme un processus naturel et donc l’explorer au-delà des politiques sanitaires ou médico-sociales.

Vieillir « à domicile », une aspiration commune.

Si vieillir est une chance, l’habitat doit être une des solutions.

L’écrasante majorité des personnes vieillissantes et de leur famille déclare vouloir vieillir à domicile, ce qui est statistiquement vérifié : 85% des plus de 90 ans vivent chez eux.

Ecouter ce désir de vieillir à domicile incite à s’interroger sur ce qu’est le domicile.

Trois points de vue de sociologues, chacun expert de l’habitat, du vieillissement et de la ville, se complètent.

Vincent Caradec4 définit le domicile comme un lieu de familiarité où la personne se sent bien. La distance et l’étrangeté au monde apparaissent avec l’âge parce que les choses changent « vite ».

Maintenir cette familiarité passe par la proximité de l’environnement connu : le quartier, les commerçants, mais aussi par les objets familiers auxquels la personne est attachée.

Ces regards-là déterminent l’acceptation du domicile nouveau ou adapté, hors de l’appréciation des conditions de confort.

Ce sont des codes de compréhension à intégrer pour les aménagements : les personnes âgées veulent se construire à distance de la vieillesse dont l’image est dévalorisée et négative. L’exemple donné est celui de la réticence à installer la téléalarme alors que le téléphone sans fil, parce l’objet n’est pas un marqueur d’âge, est utilisé.

Pour Monique Eleb5, le domicile est constitutif de la personne qui y construit son identité en posant les traces de ce qu’elle a été, de ce qu’elle est et de ce qu’elle voudrait être.

Dès lors, envisager un « dernier » déménagement, s’il n’est pas choisi, la prive de toute perspective. Il rompt avec le passé pour ne proposer qu’un avenir inexistant.

Bernard Ennuyer6 extrapole la définition latine de « domus » et démontre que le domicile est là où l’on est « maître chez soi ».

Ces analyses ont des implications nombreuses, qui vont du logement lui-même au concept du logement intergénérationnel partagé où la délimitation des espaces est essentielle.

Elles éclairent les limites du déménagement, mais aussi les réticences fortes à l’adaptation qui doivent être proposées, expliquées et négociées avec les personnes pour être acceptées.

Cette perception est encore plus vive lorsque l’aménagement fait appel à des équipements issus de l’univers hospitalier.

Des enjeux de territoires…

Cette approche sociologique, transversale, ne doit pas masquer la difficulté des situations personnelles : les revenus, l’état du bâti, la disparité des territoires.

Si la majorité de la population est urbaine, la majorité des territoires, elle, est rurale.

Les spécificités des zones rurales, françaises ou des pays de l’Union Européenne requièrent une attention particulière. Les territoires ruraux sont à juste titre considérés comme enjeux européens de cohésion territoriale.

Les régions françaises ont des pyramides des âges très contrastées.

La région dont la proportion de plus de 75 ans est la plus élevée est le Limousin. D’autres, comme l’Auvergne, ont des statistiques voisines.

Ces deux régions ont en commun d’avoir développé, à l’initiative des réseaux consulaires, Chambre régionale des Métiers pour l’une, Chambre régionale de Commerce et d’Industrie pour l’autre, des stratégies innovantes en s’appuyant d’une part, sur la ruralité et d’autre part, sur la démographie vieillissante de leur territoire.

et de cohésion économique, sociale et territoriale européenne

Le logement et le vieillissement ne sont pas de compétence communautaire. Cependant, l’un et l’autre représentent des enjeux tels, qu’une approche européenne s’est construite progressivement, et s’affiche au travers de documents de référence pour les vingt ans à venir.

Quelques éléments d’appréciation plus larges, en 2008 :

  • l’Estonie était le pays le plus jeune avec une moyenne d’âge de 33 ans,
  • l’Allemagne était le pays le plus vieux avec 44 ans de moyenne d’âge mais le plus peuplé,
  • en France, la moyenne d’âge était de 38 ans.

La projection d’Eurostat pour 2010-2030 prévoit :

  • une diminution des jeunes de 12%, des jeunes adultes de 16% et des adultes de 10%,
  • une augmentation des seniors entre 65 et 79 ans de 38% et des très âgés de 57%.

Enfin, à horizon 2050-2060,

– la Slovaquie et la Pologne seraient les pays les plus vieux d’Europe avec une moyenne d’âge de 55 ans,

– le Royaume Uni deviendrait le pays le plus jeune, avec une moyenne d’âge de 33 ans et le plus peuplé,

– la France resterait en 2ème position en termes de population,

– l’Allemagne passerait en 3ème position, avec une baisse très sensible du nombre de ses habitants,

– de la même manière la Pologne, la Roumanie, la Lituanie, la Lettonie et la Bulgarie, perdraient de 18 à 38% de leur population.

La démographie du vieillissement de l’Europe est d’une cohérence telle qu’elle suscite un intérêt des Etats Membres et de l’Europe institutionnelle.

Ce vieillissement général et massif de la population européenne, le décroissement de population et le déséquilibre de la structure des âges ont un impact lourd sur le nombre, la structure et la sollicitation de la population active.

Très récemment, la Stratégie 2020 de l’Union Européenne, publiée en mars 2010 par la Commission européenne et qui se substitue à la Stratégie de Lisbonne, vise à cinq reprises le sujet du vieillissement.

Le rapport7 au Conseil Européen du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Union Européenne à l’horizon 2030, présenté le 8 mai 2010, intitule l’un de ses sept chapitres : « le défi démographique : vieillissement, migration et intégration ».

Il y développe les pressions (santé, protection sociale, compétitivité économique …) que vont exercer les sociétés vieillissantes sur l’Union.

Le sommet des Gouvernements locaux réunis à Barcelone en février 2010 a décidé, dans un texte collectif, de s’impliquer dans une stratégie long terme qui soutient l’innovation au service du vieillissement de la population.

L’échange, à l’initiative du CECODHAS8, à Bruxelles, autour du rapport «  l’adaptation de l’habitat au défi démographique » avec plusieurs parlementaires européens de l’Intergroupe parlementaire Urban9 et de l’Intergroupe Ageing, a souligné leur intérêt à suivre le sujet de l’adaptation de l’habitat au vieillissement au niveau communautaire. Cette préoccupation s’inscrit dans chacune des préoccupations nationales de manière uniforme.

L’innovation et l’initiative européenne ne se limitent pas à une élite d’entreprises, de régions ou de personnes. Elles ont pour objectif le quotidien des Européens à long terme.

Une réflexion utile, autour d’une plateforme européenne ouverte aux entreprises privées et publiques, aux filières d’intervention, aux élus des territoires nationaux, parlementaires européens, à l’administration européenne, serait de nature à structurer des propositions pour 2012, année européenne du vieillissement actif et de la solidarité intergénérationnelle. Elle est reprise dans la 12ème proposition de ce rapport.

Adapter ou déménager ? Prévenir.

Du logement à l’espace public, du confort d’habiter à la sécurité de se déplacer10, la prévention bien pensée et acceptée a pour double effet de préserver les avantages d’un environnement connu et de contenir les dépenses publiques11.

L’expérience anglaise d’intervention dans l’adaptation de l’habitat des personnes de plus de 65 ans s’est appuyée sur le constat de l’augmentation considérable des dépenses de soins consécutives à l’inadaptation des logements des personnes vieillissantes.

Le temps de vie en bonne santé s’accroît plus vite que l’espérance de vie elle-même. L’adaptation de l’habitat doit accompagner cette évolution dans une perspective claire de prévention des conséquences de la dépendance liée aux accidents domestiques.

Repérer les situations, évaluer les conditions de confort indispensables nécessaires, tant pour la sécurité des équipements que la sécurité des personnes, est un préalable.

Ce rapport a pour objectif de proposer des solutions intégrées entre compétences professionnelles, interventions des dispositifs publics, participation des acteurs privés.

En effet, adapter pour prévenir implique de :

  • repérer les situations des personnes, de diagnostiquer les risques,
  • fluidifier les interventions publiques,
  • organiser des interventions professionnelles homogènes dans des délais et des coûts maîtrisés,
  • mobiliser des solutions financières pour pallier les ressources faibles de la catégorie de personnes âgées les plus vulnérables,
  • mobiliser les actifs des personnes qui n’ont pas la trésorerie nécessaire pour faire face à ces impératifs,
  • assouplir les règles de copropriétés pour aménager les parties communes,
  • donner un cadre contractuel d’intervention à l’entraide nécessaire qu’est l’habitat intergénérationnel,
  • organiser la sensibilisation publique à cet enjeu dans une perspective positive,
  • replacer l’analyse dans le contexte de l’Union Européenne qui est l’échelle opportune de l’analyse globale.

Ces propositions s’intègrent les unes dans les autres.

Elles prennent en compte les situations des personnes vieillissantes encore autonomes, propriétaires ou non de leur logement, mais sans capacité financière de l’adapter.

Elles ont été conçues dans l’esprit des implications conjuguées d’acteurs très différents : ceux, répertoriés et connus de l’intervention publique, ceux, du monde économique qui ont choisi de participer à cet enjeu, le monde consulaire, les établissements financiers, ceux qui enfin ont accepté de rentrer dans une démarche de reconnaissance professionnelle pour se former, mutualiser les expériences et en mesurer l’efficacité.

Elles visent à alléger la contribution publique, en adaptant la réglementation tout en maintenant un contrôle. C’est pourquoi, à terme, une expertise d’efficacité de ces nouveaux dispositifs sera intéressante à mener.

1 L’âge moyen de la population mondiale est passé de 23 ans en 1975, à 28 ans en 2009, il est projeté à 38 ans en 2050

(Christiane Crépin, Familles et politiques familiales dans le monde, évolutions, enjeux, perspectives – mars 2010).

2 La proportion d’inactifs est importante : un sur cinq en 2009.

3 Pour la Chine et le Maroc, l’estimation est à 25 ans et pour la Syrie 17 ans.

4 Vincent Caradec : professeur de sociologie à l’Université de Lille 3, membre du Haut Conseil pour la population et la famille.

5 Monique Eleb : psychologue et sociologue, professeur à l’école d’architecture de Paris-Malaquais, directrice du laboratoire ACS (Architecture, Culture, Société).

6 Bernard Ennuyer : ingénieur, sociologue, directeur d’une association d’aide à domicile.

7 Rapport Gonzalez (Felipe Gonzales Marquez, président du groupe, ancien Premier Ministre espagnol).

8 CECODHAS : Comité Européen de Coordination de l’Habitat Social (28 millions de logements, 45 millions d’habitants).

9 Dont Jan Olbrycht, membre du Parlement européen et Président de l’Intergroupe Urban.

10 Voir les études du GART et du CERTU sur la mobilité et l’accidentologie des personnes âgées.

11 Voir le fonds d’intervention public d’adaptation-prévention de l’habitat mis en place en Grande-Bretagne dans le cadre de sa stratégie nationale « lifetime homes, lifetime neighbourhoods ».